Mars 2006.
Roger Federer ne dominait pas le circuit. Il le gouvernait.
Numéro un mondial depuis plus de deux ans, vainqueur de six des neuf derniers tournois du Grand Chelem, il semblait intouchable sur dur. À Dubaï, il arrivait avec 56 victoires consécutives sur la surface. Les finales n’étaient plus un défi, mais une habitude.

Le jour où Nadal a commencé à déranger Federer. GETTYIMAGES
Ce tournoi devait être un épisode de plus dans sa routine.
En face, un jeune de 19 ans encore catalogué comme « spécialiste de terre battue ».
Rafael Nadal.
Et pourtant, quelque chose dans cette affiche ne collait pas totalement au scénario prévu.
Pas une finale comme les autres
Nadal ne revenait même pas dans les meilleures conditions. Il sortait de trois mois d’arrêt à cause d’une blessure au pied. Dubaï n’était que son deuxième tournoi depuis son retour.
Sur le papier, l’avantage était clairement du côté de Federer.
Mais un détail dérangeait : l’Espagnol avait déjà remporté deux de leurs trois premières confrontations.
Ce n’était pas un hasard.
Le lift lourd de gaucher sur le revers du Suisse, l’intensité physique, la capacité à ne jamais lâcher dans les moments clés… il y avait déjà quelque chose qui perturbait la mécanique parfaite de Federer.
Et pourtant, c’était du dur. Le territoire du numéro un mondial.
Un premier set conforme au script. Le jour où Nadal a commencé à déranger Federer
Federer démarra comme il savait le faire à cette époque.
6-2.
Contrôle total. Rythme fluide. Coups gagnants propres des deux côtés. Le tennis semblait simple sous sa raquette.
On retrouvait l’histoire attendue : le patron imposant sa loi, le jeune challenger apprenant.
Mais Nadal n’a jamais accepté longtemps les rôles secondaires.
Gagner les points qui comptent
Le deuxième set ne fut pas une démonstration statistique de Nadal. Federer continuait de bien servir. Les échanges restaient équilibrés.
La différence s’est jouée ailleurs.
À 4-4, Nadal a senti le moment. Il a rallongé les points, insisté sur le revers, imposé une balle supplémentaire. Il n’a pas dominé tout le set. Il a dominé l’instant.
Break.
C’est là que l’inconfort s’est installé.
Federer jouait toujours bien. Mais il ne contrôlait plus totalement le tempo.
Et face à Nadal, perdre le contrôle du rythme est le début du problème.
Le troisième set et la fissure invisible
Le set décisif fut une bataille tendue. Échanges longs. Peu de fautes. Aucun cadeau.
À 4-4, Federer obtint une balle de coup droit dans une position qu’il concluait presque toujours en 2006.
Cette fois, la frappe s’échappa.
La brèche était ouverte.
Nadal n’hésita pas.
6-4.
2-6, 6-4, 6-4.
Il s’allongea sur le court.
Dix-neuf ans. De retour de blessure. Et vainqueur face au joueur le plus dominant du moment sur sa surface favorite.
Les mots de Nadal
En conférence, Nadal ne parla pas comme un révolutionnaire.
Il parla comme un joueur soulagé.
« C’est très spécial. Après trois mois blessé, c’est incroyable pour moi. Gagner dès mon deuxième tournoi… je ne l’imaginais pas. »
Il reconnut la hiérarchie.
« Il est numéro un, le meilleur sans aucun doute. Jouer contre Roger est toujours spécial. »
Il ne proclamait pas un changement d’ère.
Mais quelque chose venait de bouger.
La réaction de Federer
Federer resta lucide.
« Rafa a été meilleur aujourd’hui. Il a mérité sa victoire. »
Puis cette phrase, anodine à l’époque, mais révélatrice avec le recul :
« Quand on joue l’un contre l’autre, j’aime ça. Son style est complètement différent du mien. »
Différent.
Ce mot allait définir toute leur rivalité.
Plus qu’une simple défaite
Ce match ne fit pas vaciller immédiatement le règne de Federer.
Mais il introduisit un doute.
Jusqu’ici, le dur était son refuge. Nadal montra qu’il pouvait aussi l’y bousculer.
Pas par la puissance brute.
Pas par des coups spectaculaires.
Mais par le lift haut sur le revers.
Par la résistance physique.
Par la volonté de jouer une balle de plus.
Ce fut la première fois que Federer sentit qu’un adversaire ne s’inscrivait pas dans ses schémas habituels.
Et quand le numéro un cesse d’être à l’aise, l’équilibre change.
Le début d’une rivalité monumentale
Quarante confrontations allaient suivre.

Des finales mythiques à Wimbledon.
Des drames en Australie.
Des batailles épiques à Roland-Garros.
Mais l’avertissement initial fut donné à Dubaï.
Ce n’était pas le match le plus spectaculaire de leur histoire.
C’était celui où Federer comprit que ce jeune Espagnol n’était pas un simple talent de plus.
Ce jour-là, Nadal ne gagna pas seulement un titre.
Il devint le joueur capable de déranger le meilleur du monde.
